Soyons honnête, il a de nombreux métiers qui souffrent d’un manque cruel de considération, souvent dû à leur méconnaissance. Comme archiviste ou paysagiste, qui demandent une formidable formation et des connaissances pointues dans leurs domaines. Les archivistes notamment tendent à disparaître, alors qu’ils sont essentiels à la sauvegarde de la mémoire collective, notamment dans la justice.

Graphiste fait parti de ces métiers, et plus précisément celui de Directeur Artistique (dans le cadre de la communication j’entends, pas dans la Mode par exemple). Déjà, les deux métiers sont souvent confondu par les profanes, qui ne voient dans le terme de DA qu’une hyperbole pour graphiste complexé. Or, un DA a un rôle de, il y a un indice dans l’intitulé, direction. Il va donner la direction et diriger la création. Il assimile des notions de marketing, d’art et de faisabilité à sa réflexion créative. Il apporte une vision à part entière. Du fait de cette méconnaissance, beaucoup de DA se retrouvent à être graphiste par la force des choses, notamment en free-lance, lorsque l’on n’a pas la notoriété qui permet de justifier d’un style. C’est cette phase que je traverse depuis plusieurs mois.

La grosse dévaluation du métier de graphiste, tient du fait que n’importe qui, depuis quelques années, peut se venter d’avoir craquer la suite Adobe®. N’importe quel quidam va pouvoir réaliser un logo ou un site avec des outils comme Wix.
Combien de fois n’ai-je pas entendu “Ah, tu dessines quoi. Attends, moi aussi je sais faire, j’ai photoshop ! Tu prends combien pour un logo ? Par ce que moi je t’en fais un gratuit ! Haha !”, personnes à qui il faut résister à l’envie de l’envoyer avoir des rapports sexuels avec sa mère, sous peine de passer pour un hystérique. Le problème vient également du fait que les personnes avec diplôme, comme moi (un petit Master en poche), se retrouvent en concurrence avec des personnes qui ont craqué la suite Adobe® pour en faire réellement leur métier. D’où la comparaison souvent faite par les humoristes “Ah tu es graphiste ? Tu es chômeur quoi.”, d’autant plus dans la communication où nombreux sont ceux qui y trouvent un emploi sans le moindre diplôme, car moins cher. La com’ ? On apprend sur le tas, c’est connu. (Non.)

Et pourtant un logo ce n’est pas un joli dessin. C’est un symbole, la chose immuable qui résumera votre entreprise. Il doit respecter des codes de couleurs et de formes pour être identifié immédiatement dans l’inconscient collectif comme faisant partie de tel ou tel secteur d’activité. Il doit être lisible en couleur, en défonce, en noir et blanc, en petit et en grand (et donc supporter l’agrandissement, être vectoriel en somme) et posséder des variantes pour des utilisations spécifiques. Utilisations qui seront codifiées dans une charte graphique, document essentiel à toute marque.

Mais ça, nombreux sont ceux qui n’en voit pas l’utilité, ou pire, à qui ça ne vient même pas à l’esprit. Je ne compte plus également le nombre de fois où l’on m’a répondu “Bah je ne sais pas, je veux juste un logo/site quoi !” dès que j’aborde la question de positionnement et de la cible. Ces personnes pensent souvent que tu fais de la branlette intellectuelle, avant de te lâcher un “Si tu n’es pas intéressé suffit de le dire hein ! Je vais demander à mon neveu, il me fera tout ça tout aussi bien !” alors que tu essayais juste de spécifier leur demande pour faire ton travail au mieux.

 

Et ce problème de mésestime, voir de mépris, ne touche pas que les inconnu.e.s. C’est là que le bât blesse. Souvent les ami.e.s même les plus proches ne comprennent pas votre travail, ou ne l’estiment pas. Ça va être ceux qui pensent que si tu ne trouves pas de poste, ce n’est pas que l’on est trop nombreux contrairement à ce que tu lui dis. Alors qu’on leur explique, depuis des mois, voir des années, qu’entre les personnes issues comme moi d’école de publicité, ceux issues d’écoles d’art, ceux qui n’ont aucune diplôme mais sont autodidactes (et parfois très bon), le marché du travail est complètement noyé pour les postes de graphiste et de Directeur Artistique. Une amie à qui je le répète sans cesse m’a soudain dit :

En fait”. Visiblement, soit elle pensait que je lui mentais depuis des mois, soit elle n’avait jamais pris au sérieux mes dires. Mais encore, une méconnaissance du marché n’est pas très grave. Le plus agaçant c’est lorsque les amis semblent soudain découvrir qu’en fait, si tu n’as pas de contrat, ce n’est pas parce que tu es mauvais. Pêle-mêle, j’ai eu comme réflexions :

 

 

Ouha ! Tes photos on dirait des vraies photos ! C’est dingue ! Enfin tu vois ce que je veux dire !

Tu veux dire que tu es surpris qu’en tant que Directeur Artistique muni d’un appareil photo reflex professionnel, je fasse de belles photos ?

 

 

– Tu vois, j’ai toujours rêvé de travailler sur une marque de spiritueux ! Lorsque j’étais étudiant, j’ai fait ça. Ça doit avoir 7 ou 8 ans maintenant…
– Ouah ! C’est super bien ! C’est toi qui a fait ça ??

Je… je viens de le dire non ? Qu’est-ce qui t’étonne ? Qu’il y a presque 10 ans, sans expérience ni moyen, j’étais déjà capable de produire ce genre de visuel, ou que depuis je n’en ai pas refais car je n’en ai pas eu l’occasion ?

 

 

 

C’est super jolie ! Ça fait vrai !

Parce que d’habitude ce que je fais ça fait faux ? Ça ne fait pas “vraie pub” ? Ou alors tu n’as juste jamais regardé ce que je faisais ? Tu es conscient que produire ce genre de visuel c’est mon métier au moins ?

 

Ce ne sont là que de petits exemples sans conséquences, mais assez représentatif. Même pour ses ami.e.s, notre travail étonne toujours, même après plusieurs années.
D’ailleurs c’est assez symptomatique. Les mêmes ami.e.s qui te poussent à rester free-lance et à gonfler tes prix, lorsqu’il s’agit de leur projet, tu deviens soudain trop cher ou pas assez compétent, et par défaut ils font appel à un tiers, qu’ils ne connaissent pas. À quel moment on cesse d’être un professionnel pour ses ami.e.s ? Une fois j’ai même eu, lors d’un devis, la fantastique réponse d’un ami proche “Wow ! Ok Beyoncé !”. Et le pire, c’est que ces gens, qui déprécient ton travail, sans vraiment le faire exprès, vont trouver moins cher en quelques minutes sur internet, parmi la foule d’étudiants, d’autodidactes, de graphistes désespérés qui doivent payer leur loyer. À croire qu’on est juste leur ami au chômage qui ne bosse pas car probablement incompétent, bon qu’à se saouler dans les bars, à sortir en boîte et à se plaindre, comme samedi dernier. Problème que ne rencontre jamais vos ami.e.s courtier.ère.s en assurance. Et personne ne dira à un.e DRH : “Tu peux me faire un powerpoint ? Tu ne sais pas faire ? Bah forme toi. Je te paye une dizaine d’euros. Bah quoi ? Estime-toi heureux que je te donne du travail déjà ! C’est fou ça ! Les gens on veut les aider, leur donner du travail et ils se plaignent !” C’est un peu une variante de la fameuse “visibilité” avec quoi on essaie souvent de nous payer. Le problème c’est que non, vous ne nous aidez pas, vous nous tirez vers le bas en nous obligeant à faire des tâches non rémunératrices qui ne sont même pas toujours notre métier. Tu veux un powerpoint ? Fais-le. C’est de la bureautique, tu as appris non ? Personnellement je n’ai même pas le logiciel. Et si tu réponds ça, tu passes inéluctablement pour une diva ayant la grosse tête.

C’est comme de demander à un banquier de se former à être comptable. “Bah, ce sont des chiffres non ? C’est pareil !”. Et de lui demander de remplir notre fiche d’impôt, “pour lui rendre service”. Ça ne viendrait à l’esprit de personne.

 

Alors, à force, de DA, tu redeviens graphistes, par nécessité. Tu regardes passer les annonces auxquelles tu es le 400e à répondre. Si tu es dans mon cas, tu as peu d’espoir : 8 ans d’expériences, trop cher et expérimenté pour un poste de junior, pas assez d’expérience en management pour un poste de senior. Et les annonces qui ne cessent de s’allonger, grignotant inexorablement les autres travails. Maintenant on demande un DA qui fasse de l’exé (des documents techniques destinés à l’impression), du Motion Design, de l’UX Design, des vidéos, de l’intégration et j’en passe. Ce qui “vole” le travail de personnes qui ont fait les études pour, tout comme les autodidactes ou les diplômés d’école d’art “vole” mon travail en publicité. Du coup on doit se former. Et “voler” à notre tour le métier d’un Motion Designer ou d’un UX designer. Le tout provoque évidemment un nivellement par le bas des métiers de la création. Car un DA formé au Motion Design ne sera jamais aussi bon et virtuose qu’un motion designer. Ce système a déjà fait disparaître le métier de typographe par exemple, ou presque. Trouver la bonne typo est extrêmement complexe, et ceux dont c’était le métier, ont disparu. Du coup les publicités et les affiches se résument à de l’Helvetica, de l’Arial et du Times, bourrées d’erreurs d’abréviations et d’espaces. Soudain un typo est à la mode, comme celle des Galeries Layettes, que l’on va voir fleurir sur toutes les vitrines, tot bag, et publicité pendant un ou deux ans, avant de passer à une autre.

 

Le graphiste est déconsidéré, ainsi que tous les métiers de la communication visuelle. Si vous avez une solution pour changer les choses, n’hésitez pas à me le dire, car si je n’arrive déjà pas a intéresser et à faire comprendre à mes proches mon métier, à ne pas les convaincre de me donner une chance, comment y arriverai-je pour le reste de la société ? Comme intéresser une agence, un employeur ? Je donne ma langue au chat, et mon espoir aux dieux.

 

Jean-Côme

3 Comments

  • Sylvain

    18 novembre 2019 - 05:48

    Mille bravos pour ton article Jean Côme, tu as tout juste.

    • Jean-Côme

      18 novembre 2019 - 06:56

      Merci beaucoup ! Ça me tenait à cœur. Ou plutôt : je l’avais sur le cœur…

  • Séverine Andreu

    18 novembre 2019 - 10:48

    C’est bien, Jean-Côme. Tu as raison de dire les choses. Moi, quoi qu’il en soit, j’aime ce que tu fais.

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