cette jeune femme qui représente l’humanité entière, du Cambodge au Mexique en passant par l’Europe.

La reconnaissez-vous ? Vous l’avez forcément vu, ici ou ailleurs, sur un flyer, une 4×3, une bannière internet, une page d’un magazine… impossible que vous soyez passé à côté ! Non, je ne vous parle pas de Gisèle Bundchen, ni d’Emily Ratajkowski. Je vous parle de cette jeune femme, “the smiley girl“, “The big mouse model“, ou, comme on l’appelle dans la publicité française : “L’Eurasienne“.
Pour moi, la première fois que je l’ai vu, c’est lorsque j’ai réalisé ma première campagne nationale, pour Waterbike. Elle avait été sélectionnée par le client de mon agence pour faire partie des six visages de la marque. C’est ainsi que je la rencontrai, cette jeune femme qui allait devenir ma plus belle histoire.

 

En France…

C’est en la voyant sur ma boîte de tisane, que j’ai eu soudain l’envie de vous en parler. Car vous la connaissez, vos parents la connaissent, vos voisins la connaissent, la France entière la connaît. Et pour cause, elle a été, aux files des années, dans pas moins d’une centaine de supports publicitaires. J’aimerais dire que c’est la campagne que j’ai réalisé la plus mémorable, mais non. La plus connue est sans nul doute celle de Free (dont, la première chose qui m’a frappé en la revoyant, c’est l’utilisation de la typo Desyrel, que l’on voyait vraiment partout elle aussi ! Moi-même, je l’ai utilisé plusieurs fois !) :

Mais sans doute l’avez-vous également vu ailleurs : le flyer de votre salle de sport, une campagne pour de l’électronique, une pub pour de la nourriture, sur une publication facebook, en train de faire son shopping ou son footing, avec ou sans lunettes, passer son permis, voyager à travers le monde… et sur les photomatons ? Et si, c’est encore elle !

 

… et dans le monde entier !

Mais qui était-elle ? Elle était là, partout, tout le temps. Ou que je pose mon regard, je la voyais. Dans mon travail, s’immiscent dans mon panier de courses… Au début, je n’y fis pas vraiment attention. Ça m’a frappé, à l’improviste, quand une fois de plus, je me retrouvai nez-à-nez avec son sourire. Là, à un des bouts du monde, à Cuzco. Puis à Arequipa, puis à Mexico, puis au An Hoî, puis au Battambang, puis à… partout où je voyais, à travers le monde, elle était là ! Sauf, je dois l’avouer, en Afrique et en Arabie… mais à part ça, elle était partout. Tantôt coach, tantôt chef cuisinier. Tantôt hâlé, tantôt pâle (notamment au Viêtnam où elle avait été “blanchie”). Tantôt au ski, tantôt sur une plage. J’en eus le vertige. Je réalisai soudain qu’en France, je l’avais vu partout, comme un flashback vertigineux où je voyais son visage partout, depuis toujours, hantant ma vie et mon paysage visuel. Et ceux, dans le monde entier ! Un véritable caméléon, à tel point changeante qu’elle en devient irréelle. Est-ce un avatar numérique ? Car la question se pose, tellement elle est… humaine. Oui, humaine, car j’ai beau avoir voyagé et travaillé dans la pub où l’on doit essayer de représenter la diversité, je suis incapable de dire de qu’elle origine elle est… Latinos ? Asiatique ? Océanienne ? Un pagne et elle semble tahitienne, une toque et elle est caucasienne. Elle représente l’humanité entière, dans toute sa complexité, et toute sa simplicité. Elle est la quintessence physique de notre espèce. Si on avait demandé à une IA de nous créer une jeune femme humaine typique, il aurait sorti son visage, calibré pour que tout le monde s’identifie à elle. Imaginez là parlez espagnol. Et maintenant, khmer. Cela vous choc ? Ou dans les deux cas, vous l’entendez parfaitement ?
Alors, qui est-elle, cette inconnue des pubs : cette jeune femme qui représente l’humanité entière, du Cambodge au Mexique en passant par l’Europe ?


 

“The Overexposed Stock Image Model”

L’enquête commence. Premièrement, je teste Google avec du “femme eurasienne banque image” et autres combinaisons fumeuses. Ça ne donne rien, évidemment. Puis “flyers publicitaires exemples”. Je la trouve bien sur des flyers, mais ça ne m’avance pas beaucoup.

Je réalise soudain que j’archive tout : je retrouve donc assez facilement mon fichier d’exé de Waterbike, même s’il remonte à 2013-14. Dans les fichiers sources, je retrouve le nom du visuel, toujours intitulé d’après la nomenclature Getty Image. Elle apparaît donc sur mon écran, tout sourire, au milieu de dizaines — que dis-je ! — de centaines d’autres photos d’elle. Les crédits indiquent “Ariwasabi”. Ça avance enfin. À partir de là, il ne me faudra que 10 min de recherche pour la trouver sur facebook, où ça renvoie sur différent comptes, dont instagram : le mystère est enfin résolu ! Je vous présente Rebecca Ariane Givens, aka the Overexposed Stock Photo Model ! Ariwasabi (Arianne + wasabi, son surnom) est donc la modèle, fournissant elle-même les photos ! Également coach santé, Rebecca est canadienne. Elle utilise son deuxième prénom pour les photos, à la base dans le but de rester anonyme et de faciliter la vente de ses photos. C’est pour ça que partout, on parle d’Ariane. En effet, c’est plus simple pour un acheteur et un consommateur de s’identifier à une personne qui, virtuellement, n’existe pas. Une idée qu’elle développe dans ses photos, d’être la plus quelconque possible, d’où cette étrange impression de personnage irréelle qui transparaît de ces photos. De plus, l’anonymat des modèles est même réclamé par certaines banques images afin de protéger leurs clients. 
 Si sa mère est d’origine chinoise, je n’ai pas réussi à savoir son père, il n’est donc pas exclu qu’elle soit métisse caucasienne-asiatique. Elle indique qu’elle pense que justement, son succès est dû au fait qu’elle reste amicale, non intimidante, naturelle, et surtout, “racialement ambigu”. Rebecca, durant ses études, se lance dans une carrière de “mannequin stock image” afin d’arrondir ses fins de mois. Elle ne pensait pas du tout en faire son métier ! Et pourtant, avec le succès, ça l’est devenu à plein temps. Si vous la voyait souvent avec le même homme, c’est qu’elle a convaincu son copain (et son frère) de participer. Elle est photographiée presque tout le temps, se disant avoir parfois l’impression d’être dans une émission de télé réalité !

C’est en 2012 que sa notoriété explose, lorsque les gens, comme moi, commence à réaliser qu’elle est partout. Et pour cause, elle n’a jamais cessé d’alimenter les banques images de ses photos (la preuve avec ses dernières photos où elle est masquée pour la CoViD19). Si je n’ai pas trouvé de nombre récent, en 2015 c‘était déjà plus de 4 000 photos et vidéos d’elle qui était disponible en ligne ! Inondant littéralement les banques images et avec ses traits à la fois fins, élégants, multiéthniques tout en gardant un côté abordable, elle est très vite la coqueluche des publicitaires. Encore aujourd’hui, on la trouve un peu partout. 
Avec l’avènement des réseaux sociaux, en 2015 elle n’arrive plus à garder son anonymat. En 2018, elle explique qu’elle a dû changer de numéro de téléphone à cause d’un harceleur. Elle s’amuse néanmoins de sa popularité et aimerait apparaître désormais dans des publicités plus engagées ou moins neutre, comme une publicité pour des tampons ! Néanmoins elle est assez contente de l’utilisation de son image, estimant que son “style” naturel la prévenait d’apparaître dans des campagnes pornos ou autres. Chose qui l’a angoissé longtemps, car cela aura considérablement nui à la vente de ses photos !
Désormais connu (enfin dans les milieux que ça intéresse)Rebecca a créé un blog de bien-être et de coaching santé, et écrit des articles sur la beauté dans plusieurs magasines. 

Au final, je suis bien content d’avoir mené l’enquête et de découvrir qu’il y avait une vraie personne derrière cette jeune femme, surtout que d’après les quelques interview que j’ai lu, elle a l’air très sympa !

Le mystère est résolu !

Et en bonus, j’ai trouvé cette vidéo, d’un autre que moi, ayant fait des recherches sur Rebecca, ayant répertorié quelques vidéos où Ariane apparaît :









Jean-Côme

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