911 Lady Gaga

Un véritable court-métrage

Vous n’êtes sans doute pas passé à côté du dernier clip de Lady Gaga. Une fois n’est pas coutume, cette artiste multi-facette remet au goût du jour le clip musical sous forme de court-métrage. Un exercice de style qui avait acquis ses lettres de noblesse dans les années 80, lancé par le classique “Thriller” de Michael Jackson, évidemment.

Il y a eu de vraies pépites, puis le clip est devenu tellement habituel que la qualité n’a cessé de baisser (avec, bien sûr, des exceptions). Mais depuis le début des années 2000, il y a un regain d’intérêt pour ce format (il est devenu un moyen de revenu non-négligeable pour les artistes, qui peinent toujours à s’y retrouver avec le business modèle moderne de l’industrie musical). The Dø, Björk, Gorillaz, M.I.A.… les musiciens font de plus en plus appel à des réalisateurs de cinéma pour réaliser le clip.

Ici, Lady Gaga fait appel à Tarsem Singh, réalisateur et producteur indien. Il a réalisé Les Immortels en 2011, Blanche-Neige en 2012 et Renaissances en 2015. Mais avant ça, il avait commencé sa carrière dans la musique, avec notamment Losing My Religion pour R.E.M. en 1991 et Sweet Lullaby pour Deep Forest en 1993.
Il revient donc à la musique avec le clip du morceau 911 du sixième album studio de Lady Gaga, Chromatica. Le clip, d’abords au sens obscur, prend toute sa dimension avec la dernière scène, qui transforme la vidéo, qui pourrait paraître foutraque, en petit bijou. Je vous invite donc à le regarder, si ce n’est pas déjà fait…

 

La couleur de la grenade

Le nouvel album de Lady Gaga, Chromatica, se base sur la couleur. Et connaissez-vous la couleur de la grenade ? Violet-rose me direz vous. Et je vous répondrai : 1969. C’est la date de sortie du film soviétique “Sayat Nova”, dit “La Couleur de la grenade / Tsvet granata”, ou encore “The Color of Pomegranates”. Il s’agit d’un film d’art classique du cinéaste arménien Sergei Parajanov. C’est ce qui explique la présence des grenades au début du clip : elle indique dès le début la plus grosse référence du clip.

Lady Gaga s’inspire énormément du film de 69 durant tout le clip. D’ailleurs, Tarsem Singh a souvent cité Parajanov comme une influence majeure de son travail. Ce film est considéré comme une œuvre majeure du cinéma. « L’envoûtement, l’hypnose même créés par ce poème visuel, procession de tableaux somptueux » écrit Patrick Cazals. Si vous avez une heure devant vous, je vous invite à le voir, c’est… vraiment… surprenant. L’affiche du film apparaît subrepticement à la fin du clip…

Et pour ceux qui n’ont pas le temps. Je vais vous montrer les tableaux dont l’inspiration est flagrante :

Cependant, il y a d’autres références que ce film. Et je suis presque sûr que je n’en vois même pas un tiers… Mais voici notamment, ceux que j’ai repéré :

Cette scène est inspirée de “Huit et demi” de Federico Fellini, un autre classique du surréalisme de 1963.

Ce tableau semble être inspiré directement du la carte de la Mort du Tarot. Lady Gaga suit la mort tandis que le secouriste et le pompier lui courent après pour la rattraper.

Cette tenue semble être inspirée de l’Higanbana. D’origine japonnaise, son nom signifie : “Higan”, qui désigne une fête bouddhiste où les tombes sont traditionnellement nettoyées et entretenues, et “bana”, équivalent de “hana” qui signifie fleur. Cette plante, de son nom scientifique Lycoris radiata a plusieurs nom :
– shibito bana (fleur des morts),
– tengai bana (fleur de l’au-delà),
– yuuri bana (fleur des fantômes),
– sugeto bana (fleur orpheline),
– Lycoris rouge (en français)…

Cette fleur, comme son nom le laisse comprendre, est associé à la mort et à la séparation définitive. La légende raconte que les fleurs (l’elfe Manjû) et les feuilles (l’elfe Saka) de la plante étaient tombés amoureux. Jalouse, la déesse Amaterasu les maudits : lorsque la fleur éclot, les feuilles tombent. Ils sont séparé pour toujours… On raconte que cette fleur tapisse le sol du chemin qui mène aux enfers. Ce qui est sûr, c’est qu’elle pousse près des cimetières et elle fleurit au moment de l’équinoxe d’automne. Cette fleur est donc étroitement liée à la mort. On l’utilise toujours pour fleurir les tombes. Une tenue qui prend tout son sens lorsque l’on a vu la fin du clip…

Une autre théorie, estime que cette tenue représente ses poumons et sa trachée, à cause de la forme de la coiffe. C’est très possible également, surtout quand l’on comprend que le personnage musculeux n’essaie pas de l’embrasser, mais lui fait le bouche à bouche.

De mon point de vue, les deux interprétations peuvent être bonnes, l’une n’empêchant pas l’autre.

Ce tableau semble clairement être une référence à une Pietà…

La tenue du début est un hommage à “El Topo” d’Alejandro Jodorowsky de 1970. D’ailleurs, de manière générale, le clip semble librement s’inspirer de l’esthétique de  sa “La montaña sagrada” de 1973. Par exemple, si vous faites attention, lors de la seconde apparition du cavalier (la cavalière ?), son chapeau a changé de forme et est clairement celui de La Montagne Sacrée…

Retour à la réalité

À la fin du clip, on découvre donc que clip est une hallucination qu’à Lady Gaga à la suite d’un accident de voiture. Regardez une seconde fois le clip en essayant de repérer toutes les transpositions rêve/réalité est assez fascinant. Je ne vais pas vous faire l’affront de tous les faire. Certaines sont vraiment transparentes, comme les affiches qui permettent de re-situer l’action et qui explique le pourquoi du désert blanc (le parc national de White Sands au Nouveau-Mexique), ou encore le miroir de l’infirmière qu’elle utilise pour éblouir Lady Gaga qui est sa lampe torche. D’autres sont devenues virales, comme la très brève apparition de la “réalité” au milieu du clip, à 2 minutes 17. Mais je vais vous mettre celles que j’ai eu du mal à voir.

De manière générale, toutes les personnes en bleu sont les policiers (faisant la circulation), et ceux en orange sont les pompiers.

Ici, la porte qu’ils tiennent, outre la référence ci-dessus, représente la voiture de la portière :

Ou encore ici, où les pétales de roses jetés depuis un escalier symbolises les étincelles :

Sinon il y a ces personnages en bleu. Dans le rêve, ils semblent être comme des chefs d’orchestre qui dirigent les autres avec leur baguette. En réalité, il s’agit des spectateurs avec le selfie-stick :

Peut-être évidente, mais ça m’avait échappé au début : l’étrange descente des personnages avec le parapluie tournant représente les secours atterrissant par hélicoptère sur les lieux de l’accident…

La plus subtile pour moi reste celle de l’eau sortant de la borne d’incendie qui est représenté dans le clip par ces rubans bleus :

Pour finir, cette coupe de cheveux de Lady Gaga qui représente sa blessure à la tête, plus subtile que le bracelet rouge qui représente celle à sa cheville :

Une équipe de talents

Je ne vais pas faire tout un blabla sur la beauté des costumes. Mais sachez que l’on doit ce clip à sa directrice de mode Nicola Formichetti et la styliste Marta del Rio, qui ont fait travailler nombre d’artistes:
Central Saint Martins Alum Johannes Warne apporte le look d’ouverture,
Dead Lotus Couture apporte le masque du début,
Diego Montoya contribue à la robe transparente bleue,
Lance Moor apporte différents accessoires et masques,
Body Karina Akopyan apporte la combinaison noire à fleur (d’ailleurs je n’ai pas trouvé de référence pour cette tenue, mais ça ne m’étonnerais pas qu’il y en est une…)
Karina Akopyan apporte la tenue Higanbana,
– le costumier Garo Sparro travailla sur les looks de plusieurs personnages,
Lillian Shalom apporte des bijoux,
Shaun Leane apporte les coiffures,
Alexander McQueen Dress apporte la robe de fin avant qu’elle se réveille…

Une réussite

Si l’album avait déjà été salué par la critique, jusqu’à présent, les clips n’avaient rien de fou. On notera juste, comme expliqué dans mon article consacré à l’iPhone, son premier clip, Stupid Love réalisé à l’iPhone 11 Pro. Ici le clip raconte une histoire, et Lady Gaga en parle sur son instagram :

« Ce court-métrage est très personnel pour moi, mon expérience de la santé mentale et la façon dont la réalité et les rêves peuvent s’interconnecter pour former des héros en nous et tout autour de nous », déclare-t-elle.
« Quelque chose qui était autrefois ma vraie vie de tous les jours est maintenant un film, une histoire vraie qui est maintenant le passé et non le présent. C’est la poésie de la douleur. »

Le clip est salué par la critique et les fans, et vue le travail qu’il a nécessité, c’est amplement mérité.









Jean-Côme

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