Parfois, je fais une insomnie, comme aujourd’hui. Je ne sais pas vous, mais ça m’arrive toujours au pire moment. Demain, j’ai du retard sur un travail où je ne suis pas du tout inspiré pour créer, j’ai une soirée avec des amis pas vu de longue date que je ne peux —veux— pas reporter, suivie de deux jours de tournages, prévus pour durer jusqu’au milieu des nuits.

Et cette vie, très tranquille, qui soudain s’accélère, j’ai toujours aimé. Mais me voilà, au milieu de la nuit, insomniaque, la gorge qui me brûle, redoutant une angine ou une des toux interminables dont j’ai le secret, au pire moment. Et que fais-je ? Je m’occupe. Je pourrais avancer sur mes projets justement, gagner du temps sur demain. Cependant, il est de ces états où bien que réveillé, le cerveau n’est capable de rien produire. Alors j’ai lancé une nouvelle série. Et finalement, j’ai dérapé. Perdu prise. Et toute la saison y est passée. Heureusement une saison courte.

À regarder cette série, je me suis soudain retrouvé à envier la vie de ces personnages. Il se passe tellement de choses ! Ils ressentent les choses tellement intensément  ! Je les envie, tout ces drama. Tous ces personnages qui à 17 ans, vivent des choses plus fortes que je n’en ai jamais vécu en 31 ans. Nos vies manquent-elles de drama ? Manquent-elles d’intensité ? Je me pose la question. Une vie tranquille, calme malgré les soubresauts de la vie, vaut-elle la peine d’être vécue ? Je veux dire, peut-on réellement prétendre comprendre ce qu’est l’Amour sans avoir eu le cœur brisé d’une manière atroce ? Peut-on comprendre la valeur de l’Amitié, sans avoir été honteusement trahi ? Peut-on comprendre la profondeur du Deuil, sans avoir subi une intolérable perte dans un abominable accident ? Ou alors, passe-t-on à côté de sa vie, à ne vivre que des émotions pastiches, faiblardes et éteintes ?

Je me pose la question. Car après tout, les fictions sont là pour condenser, exacerber, magnifier la vraie vie. Mais pourtant, il y a des gens, au-dehors, dans le monde réel, qui vivent de telles vies. Une vie de drama, épuisante et exubérante. Est-ce eux qui ont raison ? Je passe la plupart de mon temps à temporiser, à relativiser. Je suis fataliste et “aujourlejouriste”. Cela m’évite bien des angoisses, notamment sur l’avenir. Pourtant, moi aussi, j’ai envie de rencontrer quelqu’un de tellement incroyable, que j’en oublie tout, que je tombe follement amoureux, le tout en étant —évidemment— déjà en couple. Tiraillé par des sentiments trop puissants pour moi. Amour, culpabilité, honte, envie, plaisir, peur, colère, frustration, excitation.
Moi aussi, je veux briser un cœur et avoir le mien brisé, crier aux étoiles, et pleurer sous la pluie, dans une magnifique lumière bleutée. Tristesse, douleur, incompréhension, trahison, haine, vengeance.
Moi aussi, je veux une fin épique et heureuse, d’un bonheur tellement éblouissant qu’il est évident qu’il sera éternel et sans tache.

Ma vie manque d’action ? De passion ? D’aventure ? Je pars en sac-à-dos, seul, des mois durant, parcourant des pays d’Asie et d’Amérique, je dors à la belle étoile avec des Bédouins en Arabie dans un désert, ne préparant jamais à l’avance ce que je fais. Et ma vie manquerait d’aventure ? Tous mes voyages ce sont toujours fabuleusement passés. J’en ai fait des photos, des aquarelles et des films. Aucune anicroche. Rien. Trois mois en Asie en sac-à-dos, et même pas de tourista !  De l’action, il y en a dans ma vie, mais c’est le Drama, qui lui donne tout son sel. Et ça, ma vie en manque.

Et pourtant, nos vies sont-elles moins intéressantes pour autant ? Quand je regarde en arrière, je me renvoie, le souffle court, le thorax trop étroit pour permettre à mes poumons de se remplir, le diaphragme bloqué, le cœur battant si fort qu’il semble vouloir jaillir de ma poitrine, recroquevillé sur mon balcon, en pleur, ne comprenant pas ce qui m’arrive. Et cette amie au téléphone qui me répond lorsque je lui demande ce qui se passe : “Tu étais amoureux.” L’incompréhension, la frappante vérité, la douleur d’un cœur brisé.

Quand je regarde en arrière, je revois cette rencontre parfaite, les regards qui se croisent sur un trottoir, des yeux olives qui vous crèvent le cœur. C’est un anniversaire, un ami en commun, pas de réseaux ou d’application, juste la vraie vie. Un ajout sur facebook, une semaine de messages mignons, puis on se revoit, les papillons dans l’estomac, le trac, le sexe, les nuits câlines. Puis trois mois de romance… à sens unique. Presque trop cliché tellement tout avait été parfait avant de parfaitement exploser. L’ombre d’un ex, la peur de l’engagement, un horrible accident, des deuils, le départ en voyage, un cœur qu’on renforce et qu’on blinde, refusant de le laisser se briser. Cliché vous dis-je.

Quand je regarde en arrière, je me revois au lit, quand soudain, une scène sortie tout droit de Sex & the City. Mon ex débarque, ivre, en pleine nuit, sous mes fenêtres, après m’avoir largué la veille, hurlant mon nom dans la rue. Scandant des insultes et des menaces, des promesses et des regrets. Sonnant à tous les interphones de l’immeuble en espérant que quelqu’un ouvrira la porte. M’appelant encore et encore, jusqu’à ce que je décroche et que je dise que les voisins finiraient par appeler la police. Son départ fut théâtral et sonore.

C’était du drama tout ça, de l’intensité qui marque une vie. Et alors ? Il n’y a pas eu de spectateur, et c’est le spectateur qui donne la valeur à ces scènes. Et quand bien même, deux scènes de drama dignes de ce nom et une rencontre clichée, cela suffit-il pour donner de la valeur à sa vie ? Souvent, je sens une boule en moi, une envie d’exploser, et je la contiens. J’évite le drame. Mais à éviter les drama, passé-je à côté de ma vie ? Pourquoi toutes ces séries, pleines à craquer de drames et de drama, de sentiments exacerbés, me font envie ? Car soyons honnêtes, ce sont toujours d’affreuses périodes à passer pour les personnages. Personne de sein d’esprit ne voudrait traverser ça. Mais ils s’en sortent toujours grandis, plus heureux, plus entiers, plus forts. Plus accomplis. C’est peut-être ça que l’on veut. On serait près à souffrir, si on savait qu’à la fin il y avait une happy end.  Si demain on me disait que j’allais vivre une fantastique histoire d’Amour, que ça sera un drama affreux, tellement que j’en aurai des envies de suicide… mais qu’après je me relèverai et trouverai la personne avec qui je ferai ma vie (et non pas que je développerai des TOC et une addiction aux anti-dépresseur, faisant la richesse de mon thérapeute)… je signerais ? J’irais ? Sans doute que oui.

Je pense qu’il devrait y avoir plus de drama dans nos vies. Peut-être pas autant que dans les séries, mais davantage. Car, j’en suis persuadé, c’est le drama qui donne un sens à la vie. Qui lui donne du relief, de la valeur, de la force. Cela veut-il dire que ma vie n’a pas sens ? Non, seulement qu’elle manque d’intensité. Cela veut-il dire que je vais prendre comme bonne résolution de provoquer des drama dantesques pour le simple plaisir de me sentir vivant ? Non, évidemment que non. Alors quoi ? Alors il faudrait que des drama nous tombent dessus, comme dans un bon scénario… mais la vie n’est pas une sitcom. Et parfois, comme ce soir, je le regrette.

Jean-Côme

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