Récemment, je suis retombé sur un film que j’avais vu il y a longtemps. Je l’ai re-visionné, me préparant physiologiquement à être déçu. C’est souvent le cas lorsqu’on visionne un vieux film déjà vu. Il ne m’avait pas laissé un souvenir particulier; avec sa direction de la photographie plate et dans les tons bleutés. Je l’avais regardé à l’époque, car il y avait Patrick Bauchau au casting. Grand fan de l’acteur belge depuis son rôle de Sydney dans le Caméléon, j’avais regardé ce film avec curiosité, presque naïveté. Quel film ? Boy Culture, de Q. Allan Brocka. Sorti fin 2006, il fait parti de ses films qui ont défriché le style des films gays. Avec Shelter la même année, on n’est pas dans la comédie, mais plus proche d’un drame social, et le cinéma LGBT+ commence à prendre ses lettres de noblesse. Néanmoins, à l’époque, j’avais surtout été subjugué par le regard de Derek Magyar, et frappé par son manque de jeu ; par Patrick Bauchau et son rôle de vieux gay misanthrope. Le scénario m’avait laissé de marbre. C’est dans cet état esprit que j’ai relancé le film.

 

 

Une histoire sordide ?

Le pitch est plutôt simple : on suit un jeune homme qui nous demande de l’appeler “X”, disant qu’il préfère garder son anonymat. Prostitué assumé, il est amoureux de son colocataire Andrew. C’est à peu près tout. Et pourtant, dès l’accroche (le slogan) du film, on sent qu’il y a plus : “Le sexe rapporte. L’amour coûte.”…

L’originalité du film vient du fait que X, tout du long du film, parle en voix off directement au spectateur, s’autorisant même parfois un regard caméra. Le 4e mur est franchi, explosé et l’interaction nous plonge directement dans l’intimité du héros, comme un vieil ami qui nous raconte sa journée. J’avais oublié ce fait, et je suis tout de suite cueilli. Il nous parle de ses clients sans gène, aborde ses états d’âme, et on est curieux de voir comment les choses vont évoluer. Très vite, il va rencontrer Gregory Talbot (joué par Patrick Bauchau), un nouveau client excentrique. Il le paye grassement, mais refuse de coucher avec tant que le jeune prostitué n’a pas autant envie de lui que lui à envie du jeune homme.

La vie de X nous apparaît sordide et solitaire. Mais très vite arrive l’intrigue nous mène à son histoire d’amour avec son colocataire Andrew (joué par Darryl Stephens). Ce dernier semble attiré par X, mais son métier le rebute…

Et nous pouvons oublier le 3e colocataire, Joey (joué par Jonathon Trent), un jeune fugueur qui court après X. Son rôle n’apporte rien, malgré une tentative de triangle amoureux bancal.

La direction artistique est assez classique. Les extérieurs sont très bleus, les intérieurs très bruns, l’ensemble est très désaturé. Ce qui est intéressant ce sont les blancs dans les dialogues ou les actions. Graphiquement, l’utilisation de courte focale déforme parfois les visages et les paysages, ce qui n’est pas inintéressant. Il y a quelques bonnes idées, mais dans l’ensemble la direction artistique est facile.

 

Un film plus profonde qu’il n’y paraît

Et c’est là que je dois avouer que le film m’a surpris. Je l’ai regardé deux fois de suite, arrivé à la fin, quand j’ai compris que j’étais passé à côté de l’essentiel. En réalité, les thèmes abordés sont plus profonds qu’il n’y paraît, avec énormément de sous-texte et de non-dit.

Il devient très vite clair que X a de réel capacité, qu’il pourrait faire ce qu’il veut. Mais après ses études, il décide de se prostituer. Par facilité ? Oui et non. En regardant attentivement, on comprend qu’il le vit comme une étude sociologique. Il observe la face caché du monde, dans l’ombre des grands hommes, qui le payent pour avoir un rapport sexuel. Il s’interroge sur le côté animal et mécanique du sexe. Sans amour, presque inutile et futile. Il répète qu’il adore le sexe, mais il semble n’y prendre aucun plaisir, et même s’étonner de provoquer autant de plaisir chez ses clients, qu’il “baise” professionnellement, presque en dehors de lui-même, en spectateur curieux et froid. Le film explore le rapport au corps, et la sexualité déshumanisé, s’interrogeant sur son intérêt. Pourquoi est-il pratiqué ? Pourquoi certaines personnes en raffolent ? Pourquoi certains peuvent s’oublier dans le sexe avec un.e inconnu.e alors qu’eils refusent de l’être avec leur partenaire de vie ? Quelle est la différence entre faire l’Amour et “niquer” ? La question est de nature philosophique, et X semble s’y perdre en filigrane. Il sait qu’il apporte du réconfort à des personnes seules, mais ne comprends pas pourquoi ses personnes se sentent seules, ni pourquoi sa présence fugace et rémunérée comble cette solitude.

Le héros est froid et distant. Le manque de jeu de l’acteur est sans doute dû à un choix du réalisateur finalement. Comme si le personnage était trop intelligent pour se laisser avoir aux Sentiments.

Tout le long du film, il insiste sur le fait qu’il socratise ses clients, tout en avouant sans gène qu’il ne rêve que d’être alcibiadisé. Ses clients s’offrent ses services, alors qu’il ne rêve que de s’offrir à la personne qu’il aime. Il se concidère comme vierge, expliquant qu’il n’a jamais couché avec personne en dehors de son travail (“hormis quelques caresses à l’âge de 12 ans, et ça ne s’est passé qu’une fois”). Car c’est là son drame : il est éperdument amoureux d’Andrew. Si au premier abord ça pourrait passer comme juste un fantasme, on réalise au fur et à mesure que cette passion le dévore.

Et on découvre un nouveau thème : la peur. Car Andrew et X sont terrifiés. Les deux avouent très vite qu’ils sont amoureux l’un de l’autre. Mais à demi-mot. Commence alors un jeu cruel. Qui le dira en premier ? Quand l’un demande “Est-ce que tu m’aimes ?” l‘autre répond “Tu sais très bien.” Et quand il répond “Dis-le”, ils refusent, l’un comme l’autre. Comme si dire “Je t’aime” est un aveu d’échec. Et qui n’a jamais connu ça ? Cette peur vertigineuse d’être le premier à le dire ? Le dire, en le pensant, quand le mot prend enfin tout son sens ? C’est un abandon de soi, un saut dans le vide. Et bien qu’ils savent qu’en face le sentiment est partagé, ils refusent l’un comme l’autre de céder. La peur du rejet, la peur de l’engagement, la peur de l’avenir. Cette peur chevillée au corps de tout homme. Cette peur primaire, qui m’a toujours semblé très masculine, est exacerbée entre deux hommes. Aucune femme en face pour s’engager pour deux, pour faire le premier pas d’un avenir commun. Ici, cela atteint son paroxysme. Ils sont effrayés par leurs propres sentiments, presque autant qu’ils soient réciproque, qu’ils ne le soient pas.

Andrew a peur de souffrir et d’être abandonné. Il réclame l’exclusivité de X en qui il n’a pas confiance.
X a peur de perdre sa liberté, de se perdre lui-même dans cet amour. Il refuse d’arrêter de se prostituer.
Les deux ont peur de devenir dépendant de l’autre.

Il y a un autre aspect développé dans le film, très peu présent dans le livre : l’acceptation de soi. Car Andrew vient de faire son coming-out et de plaquer sa fiancée. Il est abordé les différences “phases” de l’acceptation :
– s’accepter,
– accepter le regard des autres,
– se libérer sexuellement (enchaîner les aventures),
– faire le deuil d’une vie hétéro (mariage religieux, enfants biologiques, etc.),
– finir par accepter tout ça et, potentiellement, s’engager dans un couple (hétéronormé).
Ces phases sont discutables mais pas inintéressantes de la façon dont elles sont traitées. On suit l’évolution d’Andrew, conservateur et en lutte intérieure, qui rentre en conflit avec le style de vie de X. Il n’y a pas de jugement, juste de l’incompréhension.

Et dans tout ça se rajoute Gregory Talbot, un vieil homme seul, séduisant X par sa sagesse et ses histoires de jeunesse. Il devient un mentor et un conseiller pour X qui lui raconte ses histoires avec Adrew. X finit par refuser les paiements, considérant le vieil homme comme son ami. Dans le film, son rôle s’arrête là, avec une fin qui m’avait toujours paru étrange. Puis, j’ai lu le livre…

 

 

Un livre cru et décevant

Car si le film date de 2006, il est adapté d’un livre de Matthew Rettenmund qui a paru en 1995. Ne l’ayant jamais lu, je me le suis procuré pour écrire cet article. Devenu fan du film, je me suis dit que le livre explorerait d’avantage le mal-être et les questionnements de X.

Déjà, une chose s’explique avec le livre : il est écrit comme un journal intime, comme des articles où X nous écrit directement ses “confessions”, comme il dit. Je comprends enfin ce choix de voix off.

Concernant le contenu du livre, je tombe des nues. Sa crudité est souvent gratuite, et beaucoup de choses non-dites, seulement suggérées dans le film, sont ici relatées. Là où je voyais un sous-texte profond dans le film, le livre n’est que turgescence et frôle la littérature pornographique. Tristement, les personnages en deviennent moins profonds, moins fouillés, moins attachants.

Il y a également de nombreux flash-back, qui veulent, sans doute, expliquer la psychologique des personnages. Pour moi, ils sont clairement de trop, gâchant justement cette part de mystère qui entoure le parcours des personnages. Savoir comment chacun d’entre eux a perdu sa virginité nous éclaire, bien sûr. Mais est-ce vraiment nécessaire ? X avait, pour moi, toujours eu cette difficulté de communication et d’ouverture aux autres. Une nature singulière due à une plus grande perspicacité que la moyenne. Dans le film il évoque “quelques caresses à l’âge de 12 ans”, sans rentrer dans les détailles. Dans le livre, il a couché à 13 ans avec son cousin, et rentre dans les détailles. Il était follement amoureux, il c’est fait rejeter juste après s’être offert à lui, le traumatisant et le bridant émotionnellement. Bon. Dans le film il est inapte et taciturne, dans le livre il est traumatisé et névrosé. Beaucoup plus cliché finalement. Et décevant. Et vous voulez plus de clichés ? Son cousin s’appelle également Andrew…

On touche ici un point cruciale du livre. Le style d’écriture est tellement facile par moment que ça en est déroutant. Des facilités scénaristiques, des expressions familières au milieu d’un paragraphe, parfois étrange. “Discuter avec Andrew dans cette voiture, c’était comme passer à la moulinette.” C’est vraiment étrange ce genre de phrase, absolument pas imagée ni élégante. Vous me direz qu’on est censé être dans la tête de X, et pas de Maurice Druon, et que c’est sans doute dû à une traduction un peu bancale. Certes, mais qui parle comme ça justement ? Il y a des vraies dichotomies de style qui m’ont fait sortir plusieurs fois du livre.
Les dialogues et la rédaction de certains passages sont très trash. Mais trop. Les personnages n’apparaissent comme n’ayant aucun filtre, ils disent des choses et utilisent un vocabulaire qui ne semble pas coller avec leur personnalité. Le film gomme tout ça assez justement.

L’intellectualisation du sexe par X, la thématique de la peur de l’engagement sont toujours là, mais ce sont eux qui passent en sous-texte. On ne retient du livre que ses descriptions scabreuses. Les héros semblent moins tourmentés, leur amour moins romanesque, le sexe devient sordide.

Pourtant, au début du livre, il y avait de bonne surprise, notamment sur les descriptions des acteurs, moins clichés et plus réalistes.

Dans le livre :

X se décrit comme quelqu’un qui plaît, bien qu’il ne sache pas vraiment pourquoi. Il explique qu’il est naturellement carré, mais ne pratique aucun sport. Il n’en voit pas l’intérêt. Il prête très peu d’intérêt aux physiques des gens, cherchant toujours à voir au-delà des apparences. Il semble toujours trouver quelque chose de beau chez tout le monde, y compris chez ses clients. Rappelons que Grégory a 80 ans.

Dans le film :

X présente un corps athlétique et un regard bleu insoutenable. On est loin du mec “carré mais banal”.

 

Dans le livre :

Ici, la différence est flagrante :
Le visage d’Andrew était plus grand que la moyenne et imparfait, les traits un peu burinés, avec une cicatrice sur la lèvre supérieure, des pommettes irrégulières […]. Son corps était un V qui tirait parfois vers le U, avec un petit ventre et des poignées d’amour accrochées à sa charpente massive.

Dans le film :

On cherche toujours le petit ventre et les poignées d’amour…

Dans le livre :

Il y est décrit comme un charmant vieillard complètement capable, qui ne fait pas du tout son âge. Un dandy avec des vieux costumes chics et drapé d’écharpes ou de foulards. Il vit dans une résidence, devenue résidence universitaire, qu’il a refusé de quitté. Il vit donc toujours là, seule, dans un appartement à la décoration chargée et une superbe vue sur un des les lacs de Seattle.

Dans le film :

Pour le coup, le personnage, son appartement, son style, sont assez proche de celui du livre. À un détail près : dans le livre il a 80 ans, alors que dans le film, l’acteur n’a que 67 ans… 12 ans de moins dans le film. Mais le personnage en a toujours 80. Alors on leur pardonne ? Ce n’est pas rare que l’âge des acteurs ne correspond pas à leur personnage, c’est même plutôt courant…

La seule chose que j’ai réellement appréciée dans le livre, c’est la fin de l’histoire avec Grégory justement. Dans le film, j’avais toujours trouvé cette fin étrange, comme si soudain, je regardais un autre film. Et pour cause, dans le livre, la fin est tout autre. Je ne vous divulgâche pas la conclusion de l’arc Grégory, si jamais vous êtes curieux de lire le livre, bien plus cohérent et intéressant.

Le livre aborde aussi plusieurs fois le SIDA. Se déroulant dans les années 95, le sujet est encore très sensible, et entendre Grégory expliquer que tous ses amis, ou presque, en sont mort, fait étrange… Un sujet passé à la trappe par le film. D’ailleurs, de manière générale, le film est plus intemporel, le livre étant remplis de référence à des stars de l’époque, dont plus de la moitié m’étaient inconnus… 

 

Une adaptation à voir, un film à éviter

Le film gagne donc un casting plus lisse. Mais il ajoute quelques éléments très intéressant. Il ajoute une amourette à Andrew, dont est témoin X. Dans le film, c’est une vraie claque pour le héros, une vraie rupture entre les deux, qui va servir d’élément déclencheur à une prise de conscience. Dans le livre, elle n’existe juste pas. 

Le film transforme une famille blanche en famille afro-américaine. La transformation dans ce sens étant rare, je la souligne. 

En conclusion, j’ai sans aucun doute sur-analysé le film. Mais pour moi, il est vraiment à voir pour tous ses thèmes abordés. Au premier abord, film vide et sans DA au ton bleuté, avec le bon regard, on y devine des vraies interrogations, des personnages attachants et complexes. De plus, le film permet des jeux de regards très intéressant entre les personnages et dans les blancs qui permettent l’inclusion de la voix off. X devient timide, maladroit, gauche, et terriblement attachant. Une facette qui contre balance son côté rigide et sûr de lui. Le film reprend habillement le côté “narration” par X. Par exemple, dans une des scènes, X, en voix off, explique que non, dans la réalité il ne pleuvait pas ce jour là, mais qu’il a rajouté le fait qu’il était sous la pluie pour se rendre plus pitoyable. Chose qui n’existe pas dans le livre, et pour cause : rajouté un effet d’ambiance visuelle n’aurait pas de sens. Dans le film, ils en jouent.
Le livre, quant à lui, est vulgaire et bien moins fouillé, alors que paradoxalement, il donne beaucoup plus de détails. On y apprend l’enfance de X et de Grégory par exemple. Les personnages sont moins subtiles, et X devient presque antipathique à être trop sûr. Il frôle de nombreuse fois le complexe de supériorité. À lire si vous cherchez de la littérature érotique, mais pas un livre qui vous fera vous interroger sur votre rapport au sexe et à l’Amour… ou si vous voulez connaître la vraie fin de l’histoire de Grégory !

Et c’est la première fois que je préfère une adaptation cinématographique à un livre, ça fait bizarre…

Par contre, gros point noir : la direction artistique de l’affiche du film qui ne décrit en rien l’ambiance de celui-ci. Les scènes de nues sont très rare, et jamais dans cette configuration. Mais il en va de même pour la couverture du livre. Sa DA est encore plus catastrophique… 

C’est pour ça que je l’ai refaite. J’ai opté pour la réalisation d’une illustration, traduisant d’avantage l’histoire et les sujets abordés : deux hommes qui s’aiment mais qui se tournent le dos, ne se permettant pas d’être ensemble. L’un des deux se faisant clairement payé, regardant vers le passé, l’autre à le regard fixé sur l’avenir…

Jean-Côme

1 Comment

  • Gabey Ruddy

    25 août 2020 - 02:18

    It’s in reality a nice and useful piece of information. I’m satisfied that you just shared this useful information with us. Please keep us up to date like this. Thanks for sharing.

Leave A Reply